‘Un pays qui se tient sage’

Titre original : Un pays qui se tient sage
Pays : France
Réalisateur : David Dufresne
Année de sortie : 2020
Genre : Documentaire
Type : Long-métrage


Résumé

En novembre 2018, le mouvement des Gilets jaunes, en faveur de l’amélioration des conditions de vie des classes populaires et moyennes et de davantage de démocratie directe, fait irruption dans le débat public, dans la rue, sur les ronds-points. Les manifestations violentes, proches des lieux du pouvoir, inquiètent le gouvernement qui fait le choix de la répression policière plutôt que du maintien de l’ordre. Près de deux ans plus tard, anciens manifestants, témoins, policiers, intellectuels reviennent sur les événements ; ils confrontent aux faits la théorie de la violence légitime de l’État.

L’avis de Ciné’xagone ()

Auteur d’un premier roman poignant mettant en scène la violence policière opposée aux Gilets jaunes (Dernière sommation), David Dufresne poursuit son travail sur cette thématique en interrogeant les fondements politiques et philosophiques de la violence révolutionnaire comme réponse à la violence institutionnelle. Le pari est tenu. Sobre et efficace, jouant du contraste esthétique entre le décors monochrome dans lequel sont interrogés les intervenants et des scènes de rues « explosives », Un pays qui se tient sage est aussi une agréable surprise sur le plan formel.

Le parti-pris du documentariste sera contesté, on s’en doute, par les soutiens du pouvoir en place. Il réside dans le choix initial de s’intéresser aux conséquences de l’usage de la force sur les manifestants, non pas aux modes d’action atypiques de ces derniers. Un fois l’angle défini, le débat est mené avec une grande honnêteté, invitant à la table victimes civiles (Gilets jaunes frappés ou mutilés) et policiers (désireux de défendre leur corps et de rappeler leur utilité sociale). Sociologues, journalistes, juristes et historiens tentent aussi de donner un sens à la fronde chronique qui a secoué la France de novembre 2018 à février 2020. Les images des échauffourées, issues le plus souvent de vidéos amatrices réalisées à partir de téléphones portables, conduisent elles-mêmes à un point de vue nuancé sur cette jacquerie des temps modernes. Désorganisés, hors de tout contrôle, denses et virulents, les cortèges de Gilets jaunes ont posé, il est vrai, un problème épineux de sécurité publique dans les centres-villes. Ce constat ne suffit pourtant pas à justifier bien des représailles policières prises sur le vif (personnes frappées à terre, journalistes empêchés de couvrir les faits, tirs de balles de défense à hauteur de visage…). La thèse de la répression légale face aux manifestations illégales ne tient plus dès lors que les forces de l’ordre s’écartent elles-mêmes des règles déontologiques qui encadrent leurs interventions. Une scène parmi toutes, peu violente en apparence mais fondamentalement orwellienne, illustre la distorsion effrayante entre les principes que prétendent incarner les agents publics et la manière dont ils agissent : un policier en civil, vêtu d’une cagoule intégrale, sans matricule visible, insulte et menace des manifestants, pour défendre, dit-il, la démocratie face aux gauchistes…

Toujours hors champ, David Dufresne ne force jamais la conclusion à tirer d’échanges et de vidéos qui font appel tantôt à la compassion, tantôt à l’intelligence du spectateur. Au fil des discussions croisées, du visionnage d’images bien peu flatteuses pour un pays qui se revendique « celui des droits de l’homme », tous – policiers compris malgré qu’ils en aient – finissent par admettre que la gestion des manifestations est entachée de dérives. La répression menée par les autorités françaises, en recourant à des armes prohibées dans la plupart des démocraties, a ému jusqu’aux institutions internationales. Elle interroge naturellement sur la nature du régime politique en gestation, surtout quand les mutilations résultant de l’action policière sont littéralement niées par le Président de la République en personne. Elle inquiète plus encore sur l’état du contrat social, lorsque la violence physique, celle de la matraque et du LBD 40, succède à la violence symbolique, celle des inégalités économiques.

Un pays qui se tient sage convainc sans doute que la ligne rouge de l’autoritarisme n’a pas (encore) été franchie. Pourtant, depuis plusieurs années, le glissement vers l’ « illibéralisme » est amorcé. Parce qu’il entend réveiller les consciences citoyennes par la force d’une analyse profonde, réalisée à froid, le film de David Dufresne fait assurément œuvre de salubrité publique.

R.V.H.

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