‘Un pays qui se tient sage’

Titre original : Un pays qui se tient sage
Pays : France
Réalisateur : David Dufresne
Année de sortie : 2020
Genre : Documentaire
Type : Long-métrage


Résumé

En novembre 2018, le mouvement des Gilets jaunes, en faveur de l’amélioration des conditions de vie des classes populaires et moyennes et de davantage de démocratie directe, fait irruption dans le débat public, dans la rue, sur les ronds-points. Les manifestations violentes, proches des lieux du pouvoir, inquiètent le gouvernement qui fait le choix de la répression policière plutôt que du maintien de l’ordre. Près de deux ans plus tard, anciens manifestants, témoins, policiers, intellectuels reviennent sur les événements ; ils confrontent aux faits la théorie de la violence légitime de l’État.

L’avis de Ciné’xagone ()

Auteur d’un premier roman poignant mettant en scène la violence policière opposée aux Gilets jaunes (Dernière sommation), David Dufresne poursuit son travail sur cette thématique en interrogeant les fondements politiques et philosophiques de la violence révolutionnaire comme réponse à la violence institutionnelle. Le pari est tenu. Sobre et efficace, jouant du contraste esthétique entre le décors monochrome dans lequel sont interrogés les intervenants et des scènes de rues « explosives », Un pays qui se tient sage est aussi une agréable surprise sur le plan formel.

Le parti-pris du documentariste sera contesté, on s’en doute, par les soutiens du pouvoir en place. Il réside dans le choix initial de s’intéresser aux conséquences de l’usage de la force sur les manifestants, non pas aux modes d’action atypiques de ces derniers. Un fois l’angle défini, le débat est mené avec une grande honnêteté, invitant à la table victimes civiles (Gilets jaunes frappés ou mutilés) et policiers (désireux de défendre leur corps et de rappeler leur utilité sociale). Sociologues, journalistes, juristes et historiens tentent aussi de donner un sens à la fronde chronique qui a secoué la France de novembre 2018 à février 2020. Les images des échauffourées, issues le plus souvent de vidéos amatrices réalisées à partir de téléphones portables, conduisent elles-mêmes à un point de vue nuancé sur cette jacquerie des temps modernes. Désorganisés, hors de tout contrôle, denses et virulents, les cortèges de Gilets jaunes ont posé, il est vrai, un problème épineux de sécurité publique dans les centres-villes. Ce constat ne suffit pourtant pas à justifier bien des représailles policières prises sur le vif (personnes frappées à terre, journalistes empêchés de couvrir les faits, tirs de balles de défense à hauteur de visage…). La thèse de la répression légale face aux manifestations illégales ne tient plus dès lors que les forces de l’ordre s’écartent elles-mêmes des règles déontologiques qui encadrent leurs interventions. Une scène parmi toutes, peu violente en apparence mais fondamentalement orwellienne, illustre la distorsion effrayante entre les principes que prétendent incarner les agents publics et la manière dont ils agissent : un policier en civil, vêtu d’une cagoule intégrale, sans matricule visible, insulte et menace des manifestants, pour défendre, dit-il, la démocratie face aux gauchistes…

Toujours hors champ, David Dufresne ne force jamais la conclusion à tirer d’échanges et de vidéos qui font appel tantôt à la compassion, tantôt à l’intelligence du spectateur. Au fil des discussions croisées, du visionnage d’images bien peu flatteuses pour un pays qui se revendique « celui des droits de l’homme », tous – policiers compris malgré qu’ils en aient – finissent par admettre que la gestion des manifestations est entachée de dérives. La répression menée par les autorités françaises, en recourant à des armes prohibées dans la plupart des démocraties, a ému jusqu’aux institutions internationales. Elle interroge naturellement sur la nature du régime politique en gestation, surtout quand les mutilations résultant de l’action policière sont littéralement niées par le Président de la République en personne. Elle inquiète plus encore sur l’état du contrat social, lorsque la violence physique, celle de la matraque et du LBD 40, succède à la violence symbolique, celle des inégalités économiques.

Un pays qui se tient sage convainc sans doute que la ligne rouge de l’autoritarisme n’a pas (encore) été franchie. Pourtant, depuis plusieurs années, le glissement vers l’ « illibéralisme » est amorcé. Parce qu’il entend réveiller les consciences citoyennes par la force d’une analyse profonde, réalisée à froid, le film de David Dufresne fait assurément œuvre de salubrité publique.

R.V.H.

‘OSS 117, Rio ne répond plus’

Titre original : OSS 117, Rio ne répond plus
Pays : France
Réalisateur : Michel Hazanavicius
Année de sortie : 2009
Genre : Comédie
Type : Long-métrage


Résumé

L’agent OSS 117, de son véritable nom Hubert Bonnisseur de La Bath (Jean Dujardin), se voit confier par le chef du contre-espionnage (Pierre Bellemare) la délicate mission de se rendre au Brésil récupérer des mains d’un ancien cadre nazi un microfilm contenant la liste des collaborateurs français, contre le versement d’une somme d’argent… Mais à Rio, OSS 117 est capturé par des agents du Mossad qui lui proposent d’unir leurs forces pour démasquer le réseau néo-nazi. L’espion français va devoir faire équipe avec la belle Dolorès Koulechov (Louise Monot), officier de l’armée israélienne.

L’avis de Ciné’xagone ()

Encouragé par le beau succès d’OSS 117, Le Caire, nid d’espions, sorti en 2006, Michel Hazanavicius et Jean Dujardin récidivent avec cette suite qui place le célèbre agent secret au service du gouvernement de la Ve République. Les fans du premier opus peuvent être rassurés ; aucun essoufflement constaté, bien au contraire : Rio ne répond plus se distingue par un supplément d’inspiration et d’humour.

Compensant par un culot et une baraka implacables son extraordinaire manque d’intelligence, Hubert Bonnisseur de la Bath se sort avec les honneurs de cette aventure exotique. Le sel de cette adorable comédie policière : pas de réchauffé, peu de longueurs mais des situations aussi drôles qu’improbables (la nuit torride sur la plage avec les hippies comme le bal des nazis valent le détour par Rio) et en prime de sacrées répliques, imprégnées d’un goût prononcé pour le politiquement incorrect et vite devenues cultes.

Cerise sur le gâteau, le déluge de clins d’œil, références et contrefaçons parodiques a de quoi combler jusqu’aux plus exigeants des cinéphiles. On ne regarde pas OSS 117 seulement pour une bonne tranche de rire : on y goûte l’authentique culture artistique glissée en contrebande sous le manteau de la déconne.

R.V.H.

‘OSS 117, Le Caire : nid d’espions’

Titre original : OSS 117, Le Caire : nid d’espions
Pays : France
Réalisateur : Michel Hazanavicius
Année de sortie : 2006
Genre : Comédie
Type : Long-métrage


Résumé

1955. Hubert Bonnisseur de La Bath (Jean Dujardin), alias OSS 117, agent des services secrets français, est envoyé en mission en Égypte, sur les traces de l’agent OSS 283 Jack Jefferson (Philippe Lefebvre), mystérieusement disparu quelques semaines plus tôt. Au Caire, il doit se montrer prudent tant les espions sont nombreux et les complots omniprésents. Alors qu’il pense pouvoir compter sur l’aide discrète de la belle Larmina (Bérénice Bejo), il découvre que la jeune femme appartient à la secte islamiste des Aigles de Khéops et lui a tendu un piège…

L’avis de Ciné’xagone ()

En parodiant les exploits d’un agent secret bien connu du grand public, Michel Hazanavicius s’aventure sur les pas de Jay Roach, réalisateur de la trilogie à succès Austin Power (1997-2002). Moins coloré peut-être mais plus inspiré sans doute que son devancier américain, le film d’Hazanavicius joue habilement des codes du genre policier, jusqu’à pasticher les génériques façon Saul Bass et moquer, subtil, l’artificialité des séquences embarquées en véhicule affublées de mauvais transparents. Tout est prétexte à détournement : les flash-back pseudo-sentimentaux d’OSS 117 et de son compère Jack, l’ubiquité inquiétante d’un indicateur qui se révèle d’une parfaite innocuité, la vénération délicieusement désuète du président René Coty et bien sûr le profil de séducteur-collant du héros, qui abandonne en crédibilité ce qu’il gagne en loufoque.

Parfaitement formé à l’incarnation d’un personnage décalé, égotique et ridicule (derrière Hubert Bonnier de La Bath, Brice de Nice n’est pas loin…) Jean Dujardin est sans reproche. Et qu’aurait à envier aux plus belles James Bond girls la délicieuse Bérénice Bejo, l’atout-charme d’OSS ? Dès lors, les quelques lourdeurs scénaristiques paraissent bien dérisoires, d’autant plus que les moyens nécessaires ont été fournis pour réussir ce qui n’est en apparence qu’une parodie décontractante. Visuellement bluffant, indéniablement drôle, cet OSS 117 nouveau cru apporte un peu de sang neuf dans une époque où le film comique français recommençait à ronronner. Bravo !

R.V.H.

‘Uranus’

Titre original : Uranus
Pays : France
Réalisateur : Claude Berri
Année de sortie : 1990
Genre : Comédie dramatique
Type : Long-métrage


Résumé

Peu après la Libération, dans une petite ville de province ravagée par les bombardements, l’ingénieur Archambault (Jean-Pierre Marielle) accueille clandestinement Maxime Loin (Gérard Desarthe), un ancien collaborateur recherché par la réseaux communistes et par les gendarmes. Soucieux de régler ses comptes au bistrotier Léopold Lajeunesse (Gérard Depardieu) qu’il soupçonne d’avoir été complaisant avec les Allemands, Rochard (Daniel Prévost) dénonce celui-ci comme étant le protecteur de Maxime Loin. Arrêté par la gendarmerie, Lajeunesse est finalement remis en liberté. Mais il se crée de nouvelles inimitiés en menaçant de livrer des témoignages compromettant.

L’avis de Ciné’xagone ()

Et si le second conflit mondial ne s’était pas réellement achevé le 8 mai 1945 mais s’était mué en guerre civile à bas bruit ? En dépeignant, à partir d’un roman de Marcel Aymé, le processus d’épuration qui suivit immédiatement la Libération, Claude Berri sonde en profondeur la psychologie humaine en temps de crise. Quarante-cinq ans – plus d’une génération – après les événements, une lecture moins idéaliste de la Résistance et plus complexe d’une sorte de « pétainisme passif » avait obtenu droit de cité. La grille de lecture structurée autour du camp du Bien et de celui du Mal ne pouvait rendre compte d’une époque tourmentée et incertaine où les faiblesses de l’Être sont exacerbées (sa lâcheté, sa cupidité, son opportunisme, sa capacité d’aveuglement). Uranus explore cette part de vérité, aussi déplaisante soit-elle.

Chaque personnage est traversé d’ambiguïté. Chez les maréchalistes, l’instituteur Watrin (Philippe Noiret) revendique son indifférence aux passions politiques, Archambault déplore sans vraiment le regretter d’avoir soutenu l’État français défait, Lajeunesse revendique les profits obtenus par le marché noir pendant l’Occupation, quand le sinistre Monglat (Michel Galabru) utilise sa fortune, favorisée par ses relations avec les Allemands, pour développer son réseau de notables et se prémunir des représailles. Chez les Résistants, essentiellement communistes, l’après-guerre est l’occasion de régler des comptes et de se livrer à tous les calculs politiques pouvant servir la cause, même s’il s’agit de dénoncer un innocent. Enfin, chez la mère et la fille Archambault, apolitiques, l’ambivalence est d’un autre ordre, sentimental et sexuel.

Pour interpréter ces Français si ordinaires, Claude Berri a tiré le meilleur de chacun de ses acteurs, offrant au passage un casting hors-catégorie. Noiret incarne avec bonhomie et ce qu’il faut d’emphase un professeur d’école détaché des drames vécus. Depardieu excelle dans le rôle du rabelaisien Lajeunesse et sa présente performance vaut bien celles de Danton et de Cyrano de Bergerac. Galabru ajoute une corde à son arc en endossant le costume peu reluisant de Monglat. La prestation de Marielle, en père de famille responsable et compagnon intègre, transpire de naturel et d’élégance simple. Enfin, la solidité des seconds rôles, tenus notamment par Prévost, Michel Blanc et Florence Darel, permettrait de poursuivre la liste des louanges.

L’environnement reconstitué autour de protagonistes si mémorables vaut tout autant le (re)visionnage de cette fort belle œuvre. La qualité des décors, de l’éclairages, des quelques effets spéciaux (cf. la scène de l’orage où Watrin raconte la nuit du bombardement) et la bande-originale de Jean-Claude Petit signalent la maîtrise du réalisateur et l’ambition de son projet. Uranus ne sera jamais cité parmi les grandes fresques racontant la Seconde Guerre mondiale ; peu importe : c’est bien l’Homme qui est au cœur du sujet, non l’Histoire.

R.V.H.

‘Le cas Richard Jewell’

Titre original : Richard Jewell
Pays : États-Unis
Réalisateur : Clint Eastwood
Année de sortie : 2019
Genre : Drame biographique
Type : Long-métrage


Résumé

Policier mis sur la touche et devenu simple agent de sécurité, Richard Jewell (Paul Walter Hauser) se voit confier la surveillance des festivités de Centennial Park à l’occasion des jeux olympiques d’Atlanta, en 1996. Un soir de concert, Jewell signale un sac abandonné sous un banc. L’objet suspect contient une bombe artisanale dont l’explosion cause la mort de deux personnes et blesse une centaine d’autres. Dans les heures qui suivent l’attentat, Richard Jewell est célébré en héros : sa vigilance a permis de limiter le nombre de victimes. Mais le FBI, intrigué par les déboires professionnels passés de Jewell, en vient à le soupçonner d’avoir lui-même conçu et déposé la bombe…

L’avis de Ciné’xagone ()

L’attrait immodéré de Clint Eastwood pour les « histoires vraies », qui en racontent autant sur la vie des petits et des grands héros (Nelson Mandela, J.E. Hoover ou le pilote de ligne Chesley Sullenberger…) que sur l’époque où elles prennent ancrage, n’est plus à démontrer. Il s’illustre à nouveau avec Le cas Richard Jewell, un film qu’il est difficile de ne pas regarder comme la volonté du réalisateur de faire oublier le très critiqué 15h17 pour Paris, au thème partiellement similaire. Objectif rempli ! Plus à l’aise pour traiter d’un fait déjà ancien survenu au cœur de la société américaine qu’il connaît par cœur, Eastwood expose avec méthode les mécanismes pervers qui en viennent à saper la notoriété subite d’un homme ordinaire pour en faire le coupable idéal.

Le piège qui se referme sur le personnage de Jewell sous l’effet de sa propre maladresse mais surtout de la sournoiserie des enquêteurs du FBI, sûrs de leur intuition (John Ham incarne à merveille l’agent Tom Shaw, si imbu de lui-même), n’est pourtant qu’une énième variation du thème ô combien banal de l’innocent accusé à tort, éprouvé par Hitchcock (Le Faux-coupable, 1956) ou Lang (J’ai le droit de vivre, 1937), pour ne citer que les plus grands. La dimension biographique du fait divers, la personnalité familière du héros/victime, involontaire caricature de l’américain moyen obèse et bercé dans la culture des armes, ainsi que la lutte déloyale de l’establishement (justice-gouvernement-médias) contre le bouc-émissaire flanqué de son avocat anonyme, rendent le récit captivant, politiquement engagé.

Côté réalisation, Clint Eastwood n’a pas besoin de forcer son talent. Écartant les effets voyants et, en général, tout artifice inutile de mise en scène, même lorsqu’il s’agit de filmer les secondes fatales de l’attentat, le vieux cinéaste révèle franchement ses intentions : neutraliser l’effusion émotionnelle afin que le public ressente pleinement la tension froide de l’étau judiciaire autour de Jewell et de ses proches. Y contribue la direction consciencieuse d’acteurs fort bien sélectionnés, laquelle mérite un satisfecit particulier. Au crépuscule de sa carrière, Eastwood a donc toujours des choses à dire. Mieux : il sait comment les filmer.

R.V.H.

‘Lunes de fiel’

Titre original : Lunes de fiel / Bitter Moon
Pays : France, États-Unis, Royaume-Uni
Réalisateur : Roman Polanski
Année de sortie : 1992
Genre : Drame
Type : Long-métrage


Résumé

Au cours d’une croisière en Méditerranée, un couple britannique sans enfant et en proie à l’usure sentimentale, Nigel et Fiona (Hugh Grant, Kristin Scott Thomas), font par hasard la connaissance de la jeune et belle Mimi (Emmanuelle Seigner). Nigel la croise le soir-même, au dancing. Il est apostrophé par son mari, Oscar (Peter Coyote), un infirme aigri qui a relevé son intérêt pour elle. Oscar contraint Nigel à écouter son histoire : celle de sa passion pour Mimi et de leur relation orageuse.

L’avis de Ciné’xagone ()

Après Le Locataire en 1976 et Frantic en 1988, deux réalisations mineures de sa filmographie éclectique, Roman Polanski fait à nouveau de Paris le décor d’un récit violent, érotisé et dérangeant. À l’évidence, le réalisateur a voulu concentrer beaucoup de préoccupations puisées dans l’insondable thématique des rapports hommes/femmes, peut-être trop… Autopsie des liaisons qui s’émoussent – un mariage bourgeois et tranquille chez Fiona et Nigel ou d’une passion bohème et dévorante chez Mimi et Oscar – Lunes de fiel laisse finalement peu de place à la psychologie du couple britannique classique. Dans le scénario comme à l’écran, le duo infernal subjugue le mariage modèle : Hugh Grant et Kristin Scott Thomas, têtes d’affiches, se trouvent dépassés par l’interprétation extraordinaire que livrent Peter Coyote et Emmanuelle Seigner. La nouvelle égérie de Polanski (et sa compagne depuis 1989) trouve dans ce drame tumultueux son rôle le plus profond.

C’est le grand vide de l’union fragilisée de Fiona et Nigel que comblent les ébats sadomasochistes de l’écrivain raté et de la danseuse sensuelle. Alimenté par la rancœur diffuse, par ce fiel insidieux qui envenime la relation amoureuse, le suspense tend sans difficulté vers la promesse d’un dénouement violent, résumé en un mystère : comment Mimi a-t-elle pu faire d’Oscar ce vicieux impotent ? La combine est simpliste, mais elle produit son effet.

Quoique irrégulier sur le plan esthétique, Lunes de fiel offre un bouquet de séquences bluffantes. Sans parvenir à tenir la distance, Polanski entend faire de chaque instant un défi, technique et visuel. Il parvient à merveille pour les quelques scènes chorégraphiées, lors du tour de manège à la foire du Trône ou encore lorsqu’il filme la rencontre d’Oscar et Mimi, sur la ligne de bus Montparnasse-Porte des Lilas. Ne serait-ce que pour ces quelques moments inspirés, cette œuvre mérite ses défenseurs.

R.V.H.

‘J’accuse’

Titre original : J’accuse
Pays : France, Italie
Réalisateur : Roman Polanski
Année de sortie : 2019
Genre : Biopic
Type : Long-métrage


Résumé

En 1894, peu de temps après la dégradation du capitaine Dreyfus (Louis Garrel) et sa condamnation à la déportation, le lieutenant-colonel Georges Picquart (Jean Dujardin) arrive à la tête du bureau en charge de l’analyse et du renseignement au ministère des Armées. En analysant des documents dérobés à un officier allemand, il découvre qu’un commandant du nom d’Esterhazy transmet des informations sur l’armée française. Picquart comprend que les lettres attribuées à Dreyfus ont en fait été rédigées par Esterhazy. Soucieux de faire établir l’innocence de Dreyfus, Picquart se heurte à l’hostilité de sa hiérarchie.

L’avis de Ciné’xagone ()

Au crépuscule d’une riche carrière, traversant les turbulences consécutives à de nouvelles accusations de viol et d’agression sexuelle, Roman Polanski présente J’accuse, le récit chronologique d’une toute autre affaire. De l’Affaire… On n’ose imaginer que le cinéaste franco-polonais s’identifie au capitaine juif, injustement condamné pour intelligence avec l’ennemi et déporté sur l’île du Diable. Difficile pourtant de ne pas deviner derrière la remise en cause tant de l’armée que du système judiciaire une allusion, même indirecte aux propres déboires pénaux du réalisateur… Mais en acceptant d’aller au-delà de la polémique, d’écarter toute forme de censure qui met en péril la liberté artistique sans rien améliorer du sort des victimes, J’accuse apparaît comme un bel hommage à celui qui dévoila au grand jour l’erreur judiciaire la plus retentissante de la fin du XIXe siècle. Polanski a fait le choix judicieux de centrer son sujet non sur Dreyfus – que Louis Garrel incarne avec le pathétique qui convient à ce personnage sans maîtrise aucune de son destin – mais sur le lieutenant-colonel Picquart.

Polanski allie à une mise en scène sobre un choix photographique surprenant, privilégiant la mise au point sur les sujets en premier plan en se privant délibérément de profondeur de champ. Une manière de mettre en exergue les protagonistes pour favoriser un « flou » poussiéreux, comme si les événements n’étaient pas vécus avec l’illusion de l’immédiat mais à travers le prisme du temps. Devant J’accuse, le spectateur regarde l’Histoire plus qu’il ne suit une histoire replacée dans un décor vieux d’un siècle.

La construction du récit est plus critiquable. Bien maîtrisés et passionnants, les deux premiers tiers du film du film montrent comment Picquart a découvert, pièce après pièce, l’innocence de Dreyfus. S’ensuit une ultime partie relatant les grandes étapes du procès mais que le rythme erratique, le découpage déroutant, privent de la force émotionnelle attendue. Là réside la principale faiblesse du film. Il pourrait aussi être reproché à Polanski d’avoir voulu sans finesse charger la barque de l’antisémitisme contextuel en proposant la scène de l’autodafé, prémonition évidente de la Nuit de Cristal, trop courte pour trouver réellement sa place dans le film, trop isolée pour ne pas paraître artificielle. L’intolérance profonde qui allait décider, à tort, de la culpabilité de Dreyfus était suffisamment perceptible dans les propos de la hiérarchie militaire pour que l’on comprenne que l’accusé l’était aussi – et peut-être avant tout – du fait de sa confession.

J’accuse doit beaucoup, last but not least, à la performance brillante de Jean Dujardin dans le rôle principal, performance qui explique à n’en point douter une partie du succès rencontré au box-office. Polanski a su tirer le meilleur d’un acteur dont on savait la capacité de s’aventurer sur le terrain du drame sans deviner qu’une telle gravité lui fût aisément accessible.

R.V.H.

‘Joker’

Titre original : Joker
Pays : États-Unis
Réalisateur : Todd Phillips
Année de sortie : 2019
Genre : Thriller psychologique
Type : Long-métrage


Résumé

Comédien précaire, handicapé par des troubles psychiatriques, Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) perd son emploi après avoir laissé échapper un révolver dans un hôpital pour enfants où il effectuait un numéro de clown. Violenté par trois jeunes cadres dans le métro, il tue ses agresseurs. S’il n’est pas identifié, son crime anonyme est néanmoins le déclencheur de troubles sociaux. Tandis que la foule crie dans la rue sa détestation des élites de la ville de Gotham, l’animateur-vedette Murray Franklin (Robert De Niro) invite Arthur à venir faire un sketch en direct sur son plateau, dans le but de l’humilier.

L’avis de Ciné’xagone ()

Sorti dans un contexte mondial particulier, marqué par des manifestations populaires de grande ampleur (Hong Kong, Chili, Liban, Équateur…), Joker est devenu le symbole de la contestation d’une oligarchie arrogante envers la masse des laissés-pour-compte. Il est vrai que le climat dans lequel baigne l’action s’y prête. Arthur Fleck poursuit péniblement son existence dans une ville insalubre (grève des éboueurs, invasion de rats), grevée par la délinquance, les bullshit jobs et l’inefficacité des services sociaux et médicaux. Le Gotham de l’univers de Batman est le décalque délibéré du New York des années 1970-1980 et le rapport de classe y est celui des sociétés capitalistes. Le contexte social qui s’en dégage est d’une actualité irréfutable.

Faut-il voir pour autant dans cette œuvre de très belle facture un manifeste à la révolution ? Gare aux extrapolations ! L’histoire de Fleck, dit « le Joker », est avant tout celle d’une folie individuelle, ancrée dans un passé familial glauque. Le « héros », antithèse du Batman en devenir, subit la violence du système économique tout en exprimant une indifférence égocentrique pour la colère qui enfle et les manifestations qui dégénèrent. La dernière séquence du film, avec ses scènes de destructions et de pillages urbains, montre la foule des révoltés comme une meute d’enragés. Le candidat à la mairie Thomas Wayne et sa femme sont assassinés sous les yeux de leur enfant… Le message potentiellement subversif de Joker se fracasse sur l’image que ses auteurs renvoient de la révolte populaire : une psychopathologie grégaire et criminelle.

L’ambivalence de la lecture politique invite plutôt à mettre en exergue les qualités réelles – et non supposées – de ce film du réalisateur Todd Phillips, connu jusqu’ici pour ses comédies gentillettes (la série Very Bad Trip). Sans effets de manche mais pourvue d’un réel cachet artistique, la mise en scène valorise un scénario assez simple. Phillips révèle une certaine photogénie de l’indigence. Les halls d’immeubles décatis, les stations de métro dégradées, toute une société décadente servent de décors enchanteurs, contre toute attente, à la rivalité naissante entre Batman et Joker. De surprises en dédoublements (de personnalité, de récit, d’interprétation des faits…), la narration suit le destin singulier d’un fou ordinaire, dont le mal d’amour se trouve compensé par une violence froide. Joaquin Phoenix livre une interprétation parfaitement digne d’un Jack Nicholson au sommet de son art (Shinning ou Vol au-dessus d’un nid de coucou). La profondeur qu’il confère, par son jeu, au personnage est la preuve ultime que Joker, admirablement émancipé de l’univers comics, est d’abord un thriller psychologique de grand cru.

R.V.H.

‘Green Book : Sur les routes du Sud’

Titre original : Green book
Pays : États-Unis
Réalisateur : Peter Farrelly
Année de sortie : 2018
Genre : Biopic, drame
Type : Long-métrage


Résumé

En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip (Viggo Mortensen), un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley (Ali Mahershala), un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley. Ensemble, ils vont devoir dépasser leurs préjugés, oublier ce qu’ils considéraient comme des différences insurmontables, pour découvrir leur humanité commune. 

L’avis de Ciné’xagone ()

Ces dernières années, les biopics ont la cote. De quoi s’en trouver lassé. Pourtant avec Green book, Peter Farrelly, s’il ne révolutionne pas le genre, signe un film efficace et touchant.

Le scénario est simple, ne surprend pas : deux personnes aux styles de vie et milieux opposés sont obligés de se côtoyer. On se laisse néanmoins prendre et porter jusqu’à la fin par le duo formé par les excellents Viggo Mortensen et Ali Mahershala. Le télescopage de leurs deux mondes crée des dialogues tantôt comiques (on rit vraiment), tantôt tragiques (on a la larme à l’œil). Le cœur se serre lors des scènes qui témoignent, à travers le parcours du pianiste noir dans le Sud des États-Unis, de la ségrégation, sans jamais tomber dans le pathos. Car c’est là la force du film, raconter, bouleverser, sans céder aux extrêmes ou à la facilité. L’émotion donnée par Ali Mahershala, dont le personnage est déchiré entre deux mondes, est sincère. Les préjugés de Tony, le « bon gars », le rital bagarreur au grand cœur, tombent un à un. Joué par Viggo Mortensen, ce dernier réussit à donner du corps à un personnage qui risquait d’être stéréotypé.

Dans ce film d’une photographie impeccable sans être remarquable, le rythme est fluide et ne souffre pas de longueurs. Ainsi, on arrive tranquillement au dénouement, où l’on comprend que la fin du voyage n’est que le début d’une autre histoire. Les deux personnages retrouvent leurs foyers respectifs, dans le bruit et la promiscuité pour l’un, dans le silence et l’opulence pour l’autre. Mais leur voyage ensemble ne les a pas laissé indemne et c’est sur un happy end que l’on quitte Tony Lip et le Dr Shirley.

Orane DAFFIX

‘Le Chant du loup’

Titre original : Le Chant du loup
Pays : France
Réalisateur : Antonin Baudry
Année de sortie : 2019
Genre : Drame
Type : Long-métrage


Résumé

Lors d’une mission à bord d’un sous-marin militaire au large des côtes syriennes, l’opérateur Chanteraide (François Civil), spécialiste de l’interprétation acoustique des fonds marins, ne parvient pas à identifier la provenance d’un son. Sa défaillance manque de causer la perte de l’équipage. De retour à sa base militaire, il entreprend des recherches malgré l’hostilité de sa hiérarchie. Chanteraide finit par découvrir que le son mystérieux provenait certainement d’un sous-marin russe, le Timour III, que l’armée française pensait démantelé de longue date. Quelques semaines plus tard, un missile nucléaire visant la France est lancé depuis la mer de Béring. Les Russes et leur Timour III sont suspectés d’en être à l’origine. L’amiral à la tête de la force océanique stratégique (Mathieu Kassovitz) doit prendre en main la riposte immédiate. Les deux sous-marins nucléaires, respectivement commandés par D’Orsi (Omar Sy) et Grandchamp (Reda Kateb) sont en mer. Le monde est au bord de la guerre atomique…

L’avis de Ciné’xagone ()

Dans le ventre anxiogène d’un sous-marin français, l’équipage tente d’empêcher le tir d’un missile nucléaire ordonné à partir d’informations erronées… Le scénario est diabolique, tiré de l’imagination de l’ancien diplomate Antonin Baudry qui signe avec Le Chant du Loup sa première œuvre en tant que réalisateur.

Les deux grandes scènes de combat, disposées symétriquement au début et au terme du film, captivent par leur réalisme, leur intensité dramatique et la maîtrise de la mise en scène. Mais qu’on ne s’y trompe pas : comme le laisse entrevoir son titre, le cœur de cette belle œuvre, son objet de fascination, est le travail d’identification acoustique auquel se livre le héros Chanteraide. François Civil, bien entouré par Mathieu Kassovitz, Omar Sy et Reda Kateb, donne à son personnage cette intrépidité persévérante, un peu naïve, et l’intuition sans laquelle l’histoire ne s’écrirait pas… Le public est introduit dans son monde intérieur par l’omniprésence, en bande sonore, de ces bruits sourds des fonds-marins, tels que les avait utilisés jadis Luc Besson (Le Grand Bleu, 1988). L’esprit tourmenté de cette oreille d’or en quête de l’origine du son perçu dans les eaux syriennes trouve tout juste répit et apaisement à travers la liaison superficielle entamée avec la bibliothécaire Diane (Paula Beer). Une histoire d’amour ni faite ni à faire, point faible du scénario s’il en est.

Indéniablement, Antonin Baudry a souhaité donner au Chant du Loup une dimension documentaire, pédagogique et honorifique. Le film rend un hommage sincère au dévouement courageux des hommes de la marine, sur laquelle repose la mise en œuvre de la riposte atomique, au stade ultime d’un conflit international. Sans doute créera-t-il des vocations ! Il ouvre en outre une passionnante réflexion sur la rigidité des procédures militaires, gage indispensable de sécurité mais cause potentielle de préjudice lorsqu’est commise, du côté des donneurs d’ordre, une erreur de lecture politique.

Le réalisateur use mais jamais n’abuse des images magnifiques du grand large et des profondeurs, pas davantage qu’il ne surexploite les effets spéciaux, peu nombreux. Quant à la musique du groupe Tomandandy, elle donne une parfaite coloration à l’univers noble mais angoissant de la marine militaire, quoiqu’elle finisse par devenir envahissante dans la grande scène finale de lutte entre le Titane et l’Effroyable, les deux sous-marins français ; c’était là le prix du frisson.

R.V.H.