‘Le masque du démon’

Titre original : La maschera del demonio
Pays : Italie
Réalisateur : Mario Bava
Année de sortie : 1960
Genre : Horreur
Type : Long-métrage


Résumé

Le docteur Kruvajan (Andrea Checchi) et son jeune assistant Andrei (John Richardson) traversent les terres moldaves. Un accident de diligence les contraint à une halte près du domaine du prince Vajda. Ils découvrent alors une crypte abritant le tombeau d’une sorcière tuée deux siècles plus tôt, qu’ils profanent. Le corps de la martyre porte toujours son étrange masque de fer… La nuit suivante, le prince Vajda (Ivo Garrani) et sa fille, la jeune Katia (Barbara Steele), observent des phénomènes inquiétants et craignent que leurs ancêtres ne reviennent d’entre les morts pour se venger…

L’avis de Ciné’xagone ()

Avant de devenir l’un des pères fondateurs du genre giallo (ou « thriller spaghetti »), Mario Bava s’est essayé, avec un réel talent, au film d’horreur. Lugubre à souhait, Le masque du démon ne se distingue pas, d’un point de vue scénaristique, des œuvres du genre tels qu’Hollywood et les studios européens en produisaient au tournant des années 1960. Pour le rôle principal, Bava a le nez creux et déniche Barbara Steel, qui inaugure alors une longue carrière dans le film d’épouvante. La jeune actrice prend ses marques maladroitement : elle a trouvé sa vocation. Au moins ne souffre-t-elle pas de la comparaison, tant le jeu de ses partenaires est sans relief…

L’irruption des morts tourmentés dans le quotidien tranquille et intemporel d’un château perdu dans les terres slaves, avec tout l’attirail macabre qui l’accompagne, produit toujours son effet lorsque le réalisateur possède le talent de montrer les phénomènes sous leur aspect le plus angoissant. Et il ne pourra être reproché à Mario Bava de manquer d’imagination pour suggérer le paranormal. Balayant le plateau telle une présence spectrale (les travellings abondent), sa caméra saisit la bougie qui vacille, le courant d’air qui renverse les armures ou les ombres qui se propagent avec la malice d’un prestidigitateur. La bonne qualité des décors et le perfectionnement des effets spéciaux, très impressionnants lorsqu’il s’agit de matérialiser le changement d’état des corps (putréfaction, brûlure et dégénérescence corporelle…), démontrent sans appel le sérieux de l’entreprise.

Cette histoire de revenants vengeurs a beau n’être qu’un ressassé de mille légendes, cousu de fil blanc, elle doit tout son intérêt à un cinéaste créateur de forme, qui privilégie manifestement le « comment le dire ? » au « que dire ? ».

R.V.H.

‘Oscar’

Titre original : Oscar
Pays : France
Réalisateur : Édouard Molinaro
Année de sortie : 1967
Genre : Comédie
Type : Long-métrage


Résumé

Christian Martin (Claude Rich) se présente de bon matin au domicile de l’industriel Bertrand Barnier (Louis de Funès), qui l’emploie. Le jeune homme annonce successivement à son patron qu’il compte obtenir une augmentation, épouser sa fille et lui restituer une grosse somme d’argent, convertie en bijoux, qu’il a dérobée à l’entreprise. Excédé, Barnier n’est pourtant pas au bout de ses surprises puisque sa fille Colette (Agathe Natanson) lui annonce qu’elle est enceinte.

L’avis de Ciné’xagone ()

Un tourbillon. Non ! Une tornade ! Louis de Funès délivre dans Oscar, l’adaptation d’une pièce de Claude Magnier abondamment rodée sur les planches, sa prestation la plus volcanique au cinéma. Quoique les relations sur le plateau entre la grande vedette du film comique français de cette décennie et le jeune réalisateur Édouard Molinaro furent peu chaleureuses, Oscar doit pourtant sa réussite au talent de direction d’acteurs de son metteur en scène. Révélations, rebondissements et complications s’enchaînent à un rythme exponentiel, entremêlant jusqu’à la confusion absolue les petits desseins de personnages aussi excentriques les uns que les autres.

Même si l’esthétique générale du film a vieilli (les intérieurs et décors y sont pour beaucoup), même s’il ne s’agit pas – et de loin – de l’œuvre la plus subtile de Molinaro, il persiste de la fraîcheur dans ce qui est devenu un modèle de transposition réussie à l’écran d’un classique du théâtre de boulevard. Difficile de résister aux caprices infantiles de Colette, à l’ingénuité bienveillante de madame Barnier (Claude Gensac), au culot perfide de Christian Marin, au naturel sans malice du kinésithérapeute familial (Mario David) et, bien sûr, à la folie cupide de Bertrand Barnier.

À (re)voir !

R.V.H.

‘L’homme qui aimait les femmes’

Titre original : L’homme qui aimait les femmes
Pays : France
Réalisateur : François Truffaut
Année de sortie : 1977
Genre : Drame
Type : Long-métrage


Résumé

Bertrand Morane (Charles Denner), ingénieur aérodynamicien quarantenaire, fasciné par les femmes, accumule les aventures et les rencontres, sans parvenir à s’attacher. Il décide d’écrire un récit biographique pour célébrer toutes celles qui ont agrémenté sa vie.

L’avis de Ciné’xagone ()

Faut-il voir dans ce mystérieux Bertrand Morane, si magnifiquement interprété par Charles Denner, un satire, un fétichiste, un insatiable collectionneur de femmes et, dans le prolongement de son personnage central, L’homme qui aimait les femmes comme un film immoral, sinon misogyne ? Certains l’ont fait en 1977, et risquent bien de le faire plus encore dans l’atmosphère ô combien culpabilisatrice du XXIe siècle… Et pourtant, il n’y a dans les aventures de ce séducteur, exceptionnelles et banales à la fois, rien de tout cela, aucune perversité, ni intention de nuire, et encore moins de jouir d’un plaisir à sens unique. Morane ne fait à ses conquêtes aucune promesse. Comme il le dit lui-même, il n’est pas un détestable dragueur, plutôt un esthète qui convoite ce qu’il admire le plus et ne pourra jamais posséder en totalité : la femme. Pour caresser cet absolu, Morane aime, désire, cède et aime encore. Chacune de ses maîtresses possède une qualité propre, qu’aucune autre ne peut détenir. Pourquoi donc chercher la perfection en une seule, alors qu’elles forment cette perfection toutes réunies ?

Les œuvres tardives de François Truffaut sont belles parce qu’elles tentent de sonder toujours plus profondément ce que l’être a de plus insondable et qui fait sa faiblesse : le désir obsessionnel, l’amour destructeur (La femme d’à côté), l’attrait craintif de la mort (La chambre verte)… L’homme qui aimait les femmes, composition sensuelle, agréable, émouvante et pleine de simplicité pourtant, s’inscrit dans cette recherche ontologique effrénée. Le film mérite ainsi d’être rétabli dans son contexte, c’est-à-dire au cœur de l’œuvre truffaldienne, autobiographique par instinct, dont il est un pilier majeur. Il s’agit certainement de la réalisation la plus personnelle du cinéaste, avant même la saga Antoine Doinel. En cet homme cernés de livres et de femmes, le cinéphile reconnait sans mal l’éternel séducteur qu’était François Truffaut.

Sur le plan esthétique, le film s’avère plus conventionnel et, mille fois hélas, assez décevant. Le réalisateur, comme absorbé par le destin d’un personnage auquel il réserve une fin presque grotesque, néglige ce qui est le cœur même de son sujet : la beauté des femmes. Un comble. À l’exception notoire de ces gracieux ballets de jambes, authentique leitmotiv, Truffaut ne parvient pas à tirer de ses actrices ce qu’elles ont de plus ensorcelant, comme il avait su le faire par le passé avec Jeanne Moreau, Catherine Deneuve ou Jacqueline Bisset. Le spectateur ne regarde jamais vraiment les femmes à travers les yeux de Bertrand Morane. Là réside l’échec cruel de L’homme qui aimait les femmes.

R.V.H.

‘Monsieur Verdoux’

Titre original : Monsieur Verdoux
Pays : États-Unis
Réalisateur : Charles Chaplin
Année de sortie : 1947
Genre : Comédie dramatique
Type : Long-métrage


Résumé

Ruiné par la crise, Henri Verdoux (Charles Chaplin) a trouvé un filon macabre pour faire vivre sa famille : il épouse des femmes riches et les assassine avant de s’enfuir avec leur argent. Alertée par les proches de victimes soupçonneuses, la police finit par s’intéresser à ce curieux personnage.

L’avis de Ciné’xagone ()

Charlie Chaplin chipa à Orson Welles un projet de film basé sur l’histoire du tueur en série Landru… Avec Monsieur Verdoux, Chaplin s’offre une excursion hors des sentiers battus. Il délaisse le personnage de Charlot pour incarner un gentleman criminel vieillissant et cynique. L’intrigue avance à un rythme étale, de victime en larcin, avec quelques artifices de mise en scène un peu faciles pour symboliser la fuite de l’assassin (ces images du train qui fonce vers le prochain crime…) et des gags réduits à la portion congrue. De même, quoique le fait divers qui inspira le scénario se déroulât en France, Chaplin n’a rien gagné à y situer son film, tant l’anglais (parlé et même écrit) y est omniprésent au prix de l’invraisemblance et tant les plans d’expositions (vues de Paris notamment) sont rares.

Le cinéaste qui a su, si brillamment, mêler le burlesque à la tendresse, le sentiment à l’absurde, avec à l’appui une réelle analyse socio-politique, se montre à la peine lorsqu’il tente de coupler ses fantaisies avec un scénario policier. Et le bref plaidoyer final prononcé par le personnage principal, relativisant ses meurtres au regard des crimes de masse perpétrés par les États à la même époque, est loin, bien loin de la charge émotionnelle véhiculée par le discours du barbier, faux Hynkel, à la fin du Dictateur. L’arrimage de l’histoire au contexte politique est poussif.

Bien sûr, Chaplin – seule vedette du film puisqu’il s’entoure d’acteurs de seconde catégorie – tient la baraque et donne la pleine dimension de son talent et de son charisme. Monsieur Verdoux a fini par trouver sa place et son public, devenant un classique au même titre que les autres longs-métrages du réalisateur-acteur britannique. Même si les attaques personnelles dont Chaplin a fait l’objet expliquent en grande partie les critiques négatives reçues à la sortie du film, le manque d’enthousiasme du public d’alors n’est pas non plus injustifié.

R.V.H.

‘L’ombre d’une chance’

Titre original : L’ombre d’une chance
Pays : France
Réalisateur : Jean-Pierre Mocky
Année de sortie : 1974
Genre : Comédie dramatique
Type : Long-métrage


Résumé

Mathias (Jean-Pierre Mocky), brocanteur fantasque et déluré, regagne son domicile accompagné de sa nouvelle conquête Sandra (Jenny Arasse). Il y découvre avec stupeur son fils Michel (Robert Benoît) qu’il n’avait pas revu depuis quinze ans. D’un caractère diamétralement opposé à celui de son rejeton, introverti et sombre, Mathias charme sans le vouloir Odile (Marianne Eggerickx), la fiancée de Michel.

L’avis de Ciné’xagone ()

Si l’on daigne prendre l’œuvre au sérieux, L’ombre d’une chance raconte le malheur latent d’un homme épris de liberté, devenu père trop jeune et resté lui-même trop immature pour supporter la vanité de l’existence. Belle ambition philosophique. Mais Mocky, qui sans doute s’essaie, à travers le personnage de Mathias qu’il interprète avec un naturel troublant, à l’esquisse autobiographique, traite son sujet négligemment.

L’insolence, le je-m’en-foutisme permanents rendent poétique le cinéma si décousu de Mocky. L’ombre d’une chance n’est pas une réalisation majeure ; elle n’épargne au public ni la trivialité ni l’ennui. Mais elle finit timidement par trouver le chemin de la beauté dans la fugue improbable de Mathias et d’Odile, illuminée par la rencontre avec Huguette (sublime Agnès Desroches !).

Marque d’un réalisateur excentrique plus que d’une génération – laquelle a pourtant éclusé jusqu’à plus-soif le cocktail tiédasse de l’amour libre et de la déconstruction des conventions sociales – le film ne choque plus, n’émoustille guère, n’émeut qu’à peine. Mais il suscite encore de l’étonnement. Ne serait-ce pas là une preuve de réussite ?

R.V.H.

‘The Reader’

Titre original : The Reader
Pays : États-Unis, Allemagne
Réalisateur : Stephen Daldry
Année de sortie : 2008
Genre : Drame
Type : Long-métrage


Résumé

En 1958, alors qu’il n’a qu’une quinzaine d’années, un jeune lycéen allemand, Michael (David Kross / Ralph Fiennes), entretient une courte liaison avec une femme plus âgée que lui, Hanna Smith (Kate Winslet). Cette dernière, qui exigeait que Michael lui fasse lecture des romans étudiés au lycée, déménage sans prévenir l’adolescent. Plusieurs années plus tard, alors qu’il étudie le droit, Michael revoit Hannah à l’occasion d’un procès, dans le rang des accusés. Il découvre que celle qui fut sa première maîtresse avait été une gardienne SS du camp d’extermination d’Auschwitz.

L’avis de Ciné’xagone ()

On a pu reprocher au troisième long-métrage de Stephen Daldry, le réalisateur applaudi de Billy Eliott et The Hours, le manque de recul sur les crimes contre l’humanité dont le personnage de Hanna était accusé. L’argument est recevable à défaut d’être convaincant. Profondément tourmenté par le passé de son premier amour, Michael n’excuse ni ne relativise ses actes. Le jeune homme laissera le tribunal condamner Hanna sans dévoiler au jury l’information déterminante qu’il détient et qui lui aurait permis d’alléger la sentence. The Reader s’affirme comme une histoire d’amour non conventionnelle, dont le cadre historique ajoute de l’ambiguïté sans être aussi déterminant qu’il n’y paraît aux yeux des auteurs. Preuve en est le choix regrettable de tourner le film en anglais plutôt qu’en allemand, alors que la langue – écrite, lue – est bien au cœur du sujet.

La manière dont Michael, devenu un homme mûr, se souvient de Hanna et lui vient en aide confine à l’invraisemblance au regard de la courte relation qu’ils ont entretenue. Malgré la gestion étrange de la temporalité (accélération ou dilatation chronologique pas toujours très heureuse), la première partie du film, où le duo Winslet/Kross excelle, charme plus que n’émeut la seconde, focalisée sur les retrouvailles distantes entre les protagonistes. Les facilités scénaristiques permettent au fil des séquences de meubler un récit auquel manque un véritable rebondissement.

Porté par un scénario attrayant, des décors soignés et un très bon casting, The Reader pèche finalement par un sentimentalisme lisse.

R.V.H.

‘Eyes Wide Shut’

Titre original : Eyes Wide Shut
Pays : États-Unis, Royaume-Uni
Réalisateur : Stanley Kubrick
Année de sortie : 1999
Genre : Drame
Type : Long-métrage


Résumé

Le docteur Bill Hartford (Tom Cruise) et son épouse Alice (Nicole Kidman) mènent une existence bourgeoise sans tache. À l’occasion d’une soirée huppée organisée par l’un de ses amis, Victor Ziegler (Sidney Pollack), Bill découvre que ce dernier dissimule une vie libertine. Son trouble s’accroît lorsque Alice, à l’issue d’une conversation houleuse, lui avoue avoir ressenti, un an auparavant, un irrépressible attraction pour un jeune officier croisée à l’occasion de leurs vacances en famille. Profondément dérouté et lui-même tiraillé par le désir extra-conjugal, Bill recherche l’aventure dans les bas-fonds new-yorkais…

L’avis de Ciné’xagone ()

Le testament de Stanley Kubrick, décédé au cours du montage du film, laisse le spectateur sur des impressions mitigées… Douze ans après l’impressionnant Full Metal Jacket, le réalisateur éclectique livre un drame psychologique abusivement (est-ce à dire commercialement ?) présenté comme un thriller érotique. La griffe du maître est bien là, identifiable à l’élégance de ses travelings, à la bande-originale puisant complaisamment dans la musique classique et populaire, et à un sens puissant de l’onirisme. Cela ne suffit pas à faire d’Eye Wide Shut l’apothéose de l’œuvre kubrickienne. L’extrême langueur qui s’en dégage confine à la monotonie. Dialogues longs et pesants entre Cruise et Kidman – qui surjouent – et évolution hasardeuse de l’intrigue ont raison des quelques scènes de grand style. Une collection de plans intimes du couple vedette (à la ville et à l’écran) et surtout la séquence envoûtante des rituels masqués et orgiaques rappellent à propos que, derrière la caméra, ne siégeait pas le tout-venant.

Supposé porté par une réflexion autour de la complexité des relations de couple, par une constante tension sexuelle et par les mystères de la sensualité féminine, le film s’égard sur une pente policière construite à partir de coïncidences et d’enchainements improbables. La frustration éprouvée au terme de cette interminable plongée dans l’atmosphère kitsch des partouzes de notables est à la hauteur de celle qu’éprouve le personnage de Bill Hartford, mari crédule – les « yeux grands fermés » – et si honteux d’avoir ressenti la tentation de l’adultère…

Au bord de la chute, pris dans l’engrenage sordide du libertinage dont il ne sera finalement que témoin passif, le personnage principal sauve son couple par la grâce de l’aveu qui grandit et d’une humilité fille de la honte. Eye Wide Shut, à défaut d’explorer en profondeur les contradictions entre famille et liberté, entre fidélité sécurisante et luxure tentatrice, s’embourbe dans un moralisme déconcertant. Quatre décennies auparavant, avec le plus chaste Lolita (1962), Kubrick s’était montré plus convaincant dans l’art d’évoquer les affres du désir adulte.

R.V.H.

‘Le Locataire’

Titre original : Le Locataire
Pays : France
Réalisateur : Roman Polanski
Année de sortie : 1976
Genre : Thriller
Type : Long-métrage


Résumé

À la recherche d’un logement à Paris, Trelkovsky (Roman Polanski) loue l’appartement de Simone Choule, une jeune femme qui s’est suicidée en se défenestrant. Mais le nouveau locataire se heurte à l’intransigeance de ses voisins et à leur étrangeté. Peu à peu, il s’identifie à Simone Choule et sombre dans la paranoïa.

L’avis de Ciné’xagone ()

La filmographie de Roman Polanski mélange les genres et les trames mais, sous une forme ou sous une autre, l’angoisse est le trait d’union de toutes ses créations. Le Locataire, un petit film tourné entre deux œuvres majeures que sont Chinatown et Tess, décline à nouveau le thème de la folie confinée dans l’espace familier d’un appartement urbain. Il manque pourtant à ce thriller plaisant la puissance visuelle de Répulsion et l’ambiguïté narrative de Rosemary’s Baby. La folie de Trelkovsky se nourrit du comportement curieux d’un voisinage antipathique mais elle ne dissimule pas, à l’évidence, de conspiration infernale. Polanski laisse traîner les indices les plus anodins (des publicités dans Paris déformées par les obsessions du personnage par exemple) pour alimenter la paranoïa et renforcer ce sentiment général d’insécurité qui envahit aussi le spectateur.

Malgré un casting prometteur (Isabelle Adjani, Shelley Winters, Claude Dauphin, et l’apparition de plusieurs membres du Splendid et du Café de la Gare…), l’interprétation n’impressionne ni ne convainc. Roman Polanski campe assez bien le jeune actif timide mais inexpressif, il ne parvient pas à faire de Trelkovsky ce grand psychotique qu’il aurait pu être, loin par exemple de la prestation d’Anthony Perkins dans le Psychose d’Alfred Hitchcock.

Le Locataire compte paradoxalement parmi les films les plus divertissants de son auteur… Faire naître la peur d’un environnement ordinaire, du caractère humain dans sa facette la plus mesquine et de la passion banale d’une défunte (les nombreuses allusions aux rituels funéraires de l’Égypte antique, domaine d’étude de la suicidée Simone Choule) reste sa plus grande réussite.

R.V.H.

‘Les plus belles années d’une vie’

Titre original : Les plus belles années d’une vie
Pays : France
Réalisateur : Claude Lelouch
Année de sortie : 2019
Genre : Drame
Type : Long-métrage


Résumé

Âgé, invalide, en proie à des troubles de la mémoire, Jean-Louis Roc (Jean-Louis Trintignant) est placé par son fils Antoine (Antoine Sire) dans un EPAD haut de gamme. Pour faire plaisir à son père, perdu dans ses souvenirs, Antoine retrouve Anne (Anouk Aimée) qu’il avait aimé éperdument un demi-siècle plus tôt. Il la convainc de rendre visite à Jean-Louis. Celui-ci évoque abondamment leur liaison sans paraître la reconnaître. Antoine a quant à lui la joie de retrouver Françoise (Souad Amidou), la fille d’Anne qu’il a connue enfant.

L’avis de Ciné’xagone ()

Les retrouvailles à l’écran des quatre acteurs principaux d’Un homme et une femme, tourné par Claude Lelouch en 1966, pouvaient être émouvantes ou éprouvantes. L’émotion l’emporte, même si cette suite tardive va à la facilité. La structure décousue du récit, avec ses ruptures abruptes, marque de fabrique du cinéaste, suit une trame assez vague où longs dialogues au présent cohabitent avec rêveries trompeuses et flashes-back composés d’archives du film de 1966. Aussi chaotique soit-il, l’ensemble trouve sa cohérence dans le thème même de l’œuvre. Lelouch a capturé l’univers mental d’un homme arrivé à l’hiver de sa vie et pour lequel la boucle des souvenirs heureux est le repère unique, et le dernier repaire. Ce cloisonnement pathétique possède encore une porte d’entrée, celle du grand amour vécu et des remords qui l’accompagnent.

À l’approche de leurs quatre-vingt-dix ans, Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant réussissent à donner à leurs personnages une authenticité admirable. Et l’on en vient à la confusion délicieuse de la fiction et du réel : cet homme et cette femme se sont-ils aimés à l’écran ou dans la vie ? L’envoûtement qui naît de la complicité et de la proximité fait des Plus belles années d’une vie une histoire moins nostalgique qu’il n’y paraît. Il faut y voir une victoire sur le temps qui passe et une réussite triomphante du cinéma – dire beaucoup avec presque rien, si ce n’est la personnalité extraordinaire des interprètes. Oubliée, l’anecdotique « première suite » tournée en 1986 (Un homme et une femme : vingt ans déjà). Lelouch et ses deux monstres sacrés célèbrent le cycle perpétuel des arts, renouent avec un cinéma minimaliste en hommage à la Nouvelle vague et allègent par le romantisme un sujet de société grave et on ne peut plus actuel : la vieillesse et la dépendance.

R.V.H.

 

‘J’veux du soleil !’

Titre original : J’veux du soleil !
Pays : France
Réalisateur : Gilles Perret, François Ruffin
Année de sortie : 2019
Genre : Documentaire
Type : Long-métrage


Résumé

En novembre 2019, lorsque des Français vêtus du gilet jaune obligatoire de la sécurité routière manifestent et prennent possession des ronds-points pour exprimer leur opposition à la hausse des prix des carburants, le député et journaliste François Ruffin décide de partir à leur rencontre. Petits retraités, intérimaires, salariés dépassés par les charges, autoentrepreneurs ou chômeurs évoquent leurs difficultés matérielles mais aussi l’espoir que ce mouvement social les délivre de la précarité.

L’avis de Ciné’xagone ()

Retranché dans la posture du journaliste, le député François Ruffin, rédacteur en chef du journal Fakir, assisté à la réalisation de Gilles Perret (Les Jours heureux, La Sociale, L’Insoumis), livre un documentaire forcément très politique. Délibérément partial aussi… Aux antipodes du formidable et truculent Merci Patron ! (2016), J’veux du soleil ! s’apparente formellement à un assemblage à l’état brut de témoignages, à peine entrecoupés de brefs montages d’archives audiovisuelles (violences policières, propos provocateurs ou insultants de politiques ou de journalistes…) et bercé de quelques chansons en bande-originale, notamment de Charles Trenet. Réalisé en quelques jours et monté à la hâte, il s’apparente davantage à un reportage de youtubeur qu’à un documentaire construit et fignolé. Cela ne l’empêche pas de faire mouche.

Au gré des rencontres sur les ronds-points de la Drôme, de l’Isère, de la Haute-Savoie ou du Gard, se fait jour la fracture sociale que connaît le pays. Ces femmes et ces hommes ont retrouvé, à travers les Gilets jaunes, la voix au chapitre, la ferveur du combat et l’espoir du changement. Plus que tout, ils y conquièrent leur dignité. Le récit de leur vie, passée à chercher les moyens de débrouille qui permettent de joindre les deux bouts, lève le voile sur la profondeur des inégalités territoriales et sociales. Il brise surtout un tabou : la cinquième puissance économique mondiale, patrie de la Déclaration des droits de l’homme, n’échappe pas à la paupérisation d’une partie de sa population active. La parole est laissée quasi-exclusivement aux acteurs de cette mobilisation hors-du-commun, en quête d’une fraternité perdue qui, pourtant, conclut la devise de la République française.

Au terme d’une heure et quinze minutes à peine, J’veux du soleil ! atteint son objectif en démolissant les préjugés des élites sur ces destins malheureux, en marge de la mondialisation. Il émeut, bouleverse, attendrit mais mieux : il donne à réfléchir.

R.V.H.